UNE CHAROGNE

Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,            I
                Ce beau matin d'été si doux:
Au détour d'un sentier une charogne infâme
                Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,             II
                Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
                Son ventre plein d'exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,                             III
                Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
                Tout ce qu'ensemble elle avait joint;

Et le ciel regardait la carcasse superbe                              IV
                Comme une fleur s'épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l'herbe
                Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,             V
                D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
                Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague,               VI
                Ou s'élançait en pétillant;
On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,  ["On eût dit" = "one would have said"]
                Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,                         VII
                Comme l'eau courante et le vent,
Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
                Agite et tourne dans son van.

Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,             VIII
                Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
                Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète                            IX
                Nous regardait d'un oeil fâché,
Epiant le moment de reprendre au squelette
                Le morceau qu'elle avait lâché.

--Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,              X
                A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
                Vous, mon ange et ma passion!

 

 

 

Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces,                          XI
                Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses,
                Moisir parmi les ossements.

Alors ô ma beauté! dites à la vermine                                  XII
                Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
                De mes amours décomposés.

--Charles Baudelaire (1821-67)