Deux lycéennes d'Aubervilliers exclues pour port du voile
La France défend la séparation légale entre la religion et l'Etat beaucoup plus fortement que les Etats-Unis.
L'appui que l'Eglise catholique a porté à la Monarchie et à l'aristocratie avant la Révolution Française (1789) et l'opposition de l'Eglise à l'établissement d'une République démocrate au dix-neuvième siècle a créé en France une forte méfiance du pouvoir de l'Eglise et des religions en général. Alors, la loi française interdit le port de signes religieux, comme la croix chrétienne, la kippa juive, ou le voile musulman, dans les établissements publics.
Avec l'immigration de beaucoup de musulmans en France après la libération, aux années 1950 et 1960, des colonies françaises en Afrique du Nord -- l'Algérie, la Tunisie, le Maroc -- il y a eu de plus en plus de familles musulmanes qui insistaient que leurs filles portent le voile à l'école. L'Etat a insisité que c'était illégale. Voilà l'histoire de deux filles qui veulent porter le voile à l'école.
Un accoutrement que l'administration appelle un "foulard léger", par opposition au foulard islamique. Les deux jeunes filles ont refusé. Elles n'ont "pas confiance", justifient-elles. L'administration leur reproche en outre leur refus d'ôter le foulard en cours d'éducation physique.
Le couperet est donc tombé : les deux élèves du lycée Henri-Wallon font l'objet d'une mesure d'exclusion en attendant leur convocation devant le conseil de discipline. Mardi dans l'après-midi, les élèves ont improvisé une manifestation devant le lycée : 80 jeunes massés devant les grilles ont scandé des slogans tels que : "Liberté pour le voile", "Non à la discrimination", "L'école pour tout le monde".
Dans leur grande majorité, les élèves soutiennent les deux jeunes filles : sur 36 élèves de la classe de terminale de Lila, 34 ont voté une grève des cours. Après la manif, une discussion s'improvise sur le trottoir du lycée. Les arguments fusent. Alma cite l'article 10 de la Déclaration des droits de l'homme, sur la liberté de pratiquer sa religion. Une élève - qui ne veut pas dire son prénom mais se définit comme "chrétienne" - s'emporte : "Elles font cela en leur âme et conscience ! Ça ne dérange personne !"
Farida, qui porte au cou une main de Fatima, argumente : "Il y a des filles, dans le lycée, habillées en gothique. On ne leur dit rien. Et pourtant, elles nous font flipper avec leurs colliers à piquants. Il y en a même une qui a un T-shirt marqué "Votez Satan". Si c'est pas religieux, ça ? Lila et Alma, au moins, elles ne nous font pas peur avec leur voile." Une jeune fille qui a raté son bac et qui redouble s'en prend à l'éducation nationale : elle dénonce le manque de moyens, un prof de maths absent pendant un trimestre, "ces enseignants qui n'habitent pas Aubervilliers". Pour elle, le voile est "un prétexte pour cacher les vrais problèmes". Dans ce lycée du "neuf-trois", les élèves sont sur la défensive. Persuadés d'être les laissés-pour-compte du système éducatif : "Vous, les journalistes, vous parlez tout le temps de ce qui va mal chez nous", lance une jeune fille un peu agressive vêtue d'un maillot de l'OM.
"AVEC DES PETITS CŒURS"
Lila et Alma se défendent d'avoir suscité le battage médiatique : "Ce n'est pas nous qui avons fait du bruit. Ce sont des professeurs qui ont averti les journaux. Et on nous accuse maintenant de troubler l'ordre du lycée !" Elles affirment qu'elles ont fait des efforts : "J'ai même mis un foulard avec des petits cœurs", concède Alma.
Les deux sœurs exhibent bien volontiers leur savant dispositif vestimentaire. De bas en haut : un pantalon pattes d'éléphant sur des baskets ; une tunique par-dessus ; deux pulls, dont l'un à col roulé pour cacher le cou ; un foulard pour les cheveux. Et enfin, un grand voile gris dissimulant le haut du corps, qu'elles enlèvent en entrant dans le lycée.
Le cas de Lila et Alma ne correspond pas aux cas de figure classiques sur le foulard. Les jeunes filles agiraient-elles sous la pression de leur famille ? Elles ne sont pas nées dans une famille musulmane. Leur père, Me Laurent Lévy, se définit comme "juif sans Dieu". Cet avocat du MRAP a épousé une Kabyle non pratiquante, dont il est aujourd'hui séparé. Le choix de ses filles ne le transporte pas de joie : "J'espère que ça leur passera,soupire-t-il. Elles ont commencé il y a trois ans par ne plus manger de porc. Puis, il y a deux ans, elles ont fait le ramadan et appris un peu d'arabe. Depuis six mois, elles portent le foulard."
Les deux filles seraient-elles manipulées par une association intégriste ? Elles disent être allées une ou deux fois à la mosquée, mais jurent qu'elles ne fréquentent pas d'associations islamistes. Leur père confirme : "On est très loin du schéma granguignolesque des intégristes !" Fils d'une institutrice de la laïque, Laurent Lévy se trouve aujourd'hui dans la posture inattendue de défendre la liberté religieuse : "Je ne défends pas le foulard, nuance-t-il. Je défends le droit de mes enfants d'aller à l'école. A travers cette affaire, je découvre surtout la folie hystérique de certains ayatollahs de la laïcité, qui ont perdu le sens commun !"